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Article - Transitions sociales et crises protéiformes

Janvier 2024 | Isabelle Seret

 

HISTOIRE D’UN LIVRE

La maltraitance sur les enfants et les jeunes est d’abord le fait de son entourage, la famille proche et le cercle des habitués qui gravitent autour d’elle. Il reste un travail considérable à accomplir pour conscientiser l’opinion, le grand public et les décideurs afin de participer activement à la prévention de ces violences. Les mouvements #Metoo, Balance ton porc, Balance ton bar, etc., ont ouvert un espace de libéralisation de cette parole sans pour autant créer des espaces où mettre celle-ci au travail. Ils renvoient aussi à l’idée de prédateurs isolés, hors système familial. Peu dénoncent frères, pères, oncles dans l’espace public. Même si des ouvrages comme La familia grande de Camille Kouchner (2021) ou Le voyage dans l’Est de Christine Angot (2021) et plus récemment le documentaire « Un silence si bruyant. Parole donnée aux victimes d’inceste » d’Emmanuel Béart et Anastasia Mikova ont trouvé dans les médias un large écho. Mais comme le dit Gaëlle au chapitre 5 de cet ouvrage : « Ça ne charrie que de la merde ce qu’on libère. »  Dés lors, comment faire participer, dans ce cadre, l’enfant à la recherche de solutions ?

En 2021, l’équipe du Délégué général aux droits de l’enfant1 décide de s’atteler à la question. Je les accompagne dans ce projet. À l’issue de cette recherche qualitative – qui comprend la participation au COMEX2, la recherche des huit témoins, les entretiens-fleuves menés avec eux, l’analyse singulière des huit récits, les lectures et les temps d’écriture, les rencontres de travail avec l’équipe du DGDE et ceux avec mes partenaires de formation en anthropologie sociale -, il me reste un étourdissement. Il est apparu quand j’ai réalisé que, sur les huit témoins qui se sont présentés spontanément, sept avaient été victimes ou relataient des faits d’abus sexuels. Sept sur huit. Nous avions pour idée, encore dans l’impensé de ce pourcentage, de recueillir le récit d’adultes ayant subi des violences intrafamiliales enfant – injures, fessées, claques, cris, dénigrement, etc. – afin de concevoir un dispositif méthodologique de recueil de cette parole, à l’heure où ces violences ne font pas tout à fait partie du passé. Ces récits ont été collectés sans enjeux d’autorité liés à une institution, dans une relation assez symétrique, en dehors de toute idée de dossiers à remplir ou d’actions à mener. Nous étions habités par les notions de ne pas nuire, de prendre soin, de bienveillance. Ce sont elles qui nous ont conduits à nous immerger plus amplement dans le récit des adultes car le passé n’était pas passé. Ils suintaient dans leurs mots, dans leur persévérance à faire advenir un sens, mais aussi dans celle d’être entendus, reconnus dans ces traversées tragiques de l’enfance.

Deux questions ont surgi en cours d’analyse : celle de la parenté et celle de l’interdit de l’inceste. J’ai essayé en me nourrissant des récits et en m’appuyant sur ceux-ci de développer une littérature complexe. Psychologue, sociologue, anthropologue, éducateur spécialisé, pédopsychiatre, etc., m’ont permis de mettre en situation de ballottements des savoirs considérés comme acquis.

LIEN DE PARENTÉ

Biologique, institué ou choisi ?

Nombre des intervenants rencontrés - SRG, SROO, CPMS, etc. - sont en faveur de la sauvegarde des liens de parenté. Y compris ceux qui ont jalonné le parcours de Do et qui malgré la maltraitance et les abus sexuels encourageaient son retour en famille. Les intervenants rencontrés, à l’image de certains témoins comme Clément (chapitre 3) et Luisa (chapitre 1), affirment que les enfants éprouvent de réelles craintes à l’idée d’un placement. Cette angoisse de séparation participerait à la non-révélation des violences subies.

DO (chapitre 4) :

Qu’est-ce qu’il faut  ? Qu’il y ait un mort ? Je remercie, je ne sais pas qui là-haut de m’avoir laissée en home jusque’à mes vingt et un ans. Les adultes qui m’ont encadrée m’ont apporté des choses que je ne trouvais pas chez moi, à la maison.

À relire les huit témoignages d’adultes recueillis, je constate que nombreux sont ceux qui ont coupé les liens une fois majeurs et « libres » de relations prescrites et institutionnalisées. Monique Brillaux3, pédopsychiatre, a étudié une pratique coutumière de don d’enfants au sein de la société traditionnelle polynésienne, les enfants Faa’amu. Elle montre qu’il n’est pas inscrit dans cette culture que la famille biologique doive élever ses enfants. On ne devient pas parent du fait de la naissance de l’enfant, mais on choisit de l’être en gardant son enfant ou en le donnant à une autre famille.« Cette tradition consacre le droit du lien social qui permet d’élargir les liens familiaux au-delà des liens du sang et d’alliance dans une conception volontariste de la filiation qui dissocie la procréation et le rôle parental. L’enfant n’est ni le bien ni le lien du couple ».

Ce qui m’intéresse dans l’enquête menée par Monique Brillaux, c’est que la circulation des enfants Faa’amu au sein de la société traditionnelle polynésienne a ses réussites et ses échecs. Ils ne se distinguent en rien des autres enfants. Cela dit qu’il y a d’autres façons, culturelles ou religieuses, de considérer les liens qui font famille, mais ceux-ci sont tellement surprenants pour une personne de culture occidentalisée que les intervenants pourraient rechigner à considérer que les liens familiaux sont aussi histoire de construction sociale et de représentations.

Dans la même lignée, David M. Schneider4 revient sur ses premiers travaux sur l’étude des liens de parenté dans une société de Micronésie, les Yap, avec un regard des plus critiques. Il explique comment à ses débuts,  il a forcé ses données à rentrer dans le cadre préconstruit des catégories occidentales de la parenté.  « Imprégnés par l’idéologie d’une parenté définie largement par le sang et par le partage de substances biologiques, les anthropologues, qui sont des Occidentaux, ont exporté sans s’en rendre compte le modèle occidental de la parenté et l’ont appliqué à des sociétés dont les catégories de pensée ne correspondaient pas à ce système. Cherchant des pères, des mères, des oncles, etc., les anthropologues ont traduit en ce sens les termes indigènes qui s’en rapprochaient. » Claude Meillassoux5,  lui aussi anthropologue, décortique, suite à de nombreux constats lors de ses travaux d’imprégnation, comment les liens de sang ont peu à peu pris le pas sur les liens sociaux. Notre culture actuelle, selon lui, est imprégnée de noble tradition sans fondement réel qui évacue l’économie domestique originelle - parenté sociale - pour une idéologie léguée tardivement par les classes aristocratiques - parenté par le sang. Les liens qui au départ étaient ceux qui permettaient la survie économique se sont transformés en ceux qui octroient le pouvoir d’accaparer les terres. Il ajoute que le pouvoir légitime s’assortit de la notion de pureté de la lignée, ce qui a ouvert la voie à l’intervention de l’Église qui prend en charge cette pureté en l’assortissant du péché et en la soumettant à la répression sexuelle. En bref, le concept de parenté est adossé à des références biologiques pensées sur le mode de l’évidence. Toute comparaison menée à partir de là ne peut donc que véhiculer l’idéologie du sang. Or la filiation par le mariage n’est plus centrale de nos jours et adoption, procréation médicalement assistée, mères porteuses, etc., dissocient filiation et relations sexuelles. Mais il semblerait que préserver les liens semble encore à ce jour plus vital que la préservation des droits.

Thomas (chapitre 8) :

C’est mon frère d’accueil qui lors d’une balade dans le village est allé se présenter à des voisins : « Voilà, on est nouveaux dans le village. » Je me sentais bien chez eux. J’observais que c’était différent. J’ai vraiment senti que Marguerite était là, solide, positive et aimante. Et elle m’a dit : « Ce n’est pas normal ce que tu vis », avec une qualité de présence et un regard sans jugement.

Cette phrase a fait office d’élément déclencheur dans le parcours de Thomas. Parenté instituée ou parenté choisie ? Dans une recherche6 qui porte sur cette question,  la parenté n’est pas limitée aux seuls parents biologiques ou socialement institués. Elle témoigne que certaines figures socialement instituées dans des fonctions parentales n’étaient pas spécialement reconnues par ces enfants devenus grands, mais que d’autres personnes non attendues élargissaient l’univers des référents traditionnels. Il s’agit de la notion de choix dans l’identification d’un lien qui est habituellement institué et non choisi. C’est bien la dimension affective de la relation qui intervient dans la construction du lien de parenté.

Thomas (chapitre 8) :

Et s’il n’y avait pas eu ces rencontres-là, je ne sais pas quel adulte je serais maintenant, mais je pense que je ne serais plus debout.

Pour Pierre Lassus7, la maltraitance peut être « non pas action, mais absence d’action ».  L’inévitable traumatisme que provoquerait la rupture, même aménagée, du lien parental est en permanence mis en avant. Pour cet auteur, cela relève de l’incapacité affective et culturelle à mettre en cause des parents car rien ne prouve que le traumatisme de la séparation soit pathogène. « Mais quand bien même, et malgré toutes les précautions qui doivent être prises, on relèverait un traumatisme induit, il convient d’avoir présent à l’esprit, d’une part, qu’on peut le soigner, d’autre part et surtout que, selon toute probabilité et dans la grande majorité des cas, cette blessure de séparation sera infiniment moins grave que d’abandonner l’enfant, des semaines, des mois ou des années, à l’enfer familial. »

Charlotte (chapitre 7)

Je pense que rompre la relation est parfois nécessaire. Je pense qu’il y a moyen en ne voyant pas une personne de travailler le lien autrement. J’accompagne un jeune en ce moment qui s’autorise à ne plus voir son papa. C’est un soulagement pour lui. Quand un enfant fait ce choix, on parle alors directement d’aliénation parentale. C’est une non-reconnaissance de la parole de l’enfant à qui on dit : « on t’a retourné le cerveau ».

 

LA PAROLE DES ENFANTS

Comment accompagner l’enfant au départ de sa parole en tenant compte de notre identité narrative mouvante ? Comment ne pas faire porter l’entièreté de la responsabilité à l’enfant si la prise en compte de sa parole déclenche une intervention institutionnelle au sein de sa famille ?  « Le procès d’Outreau », pour ne citer que lui, ne démontre pas le peu de crédibilité de la parole des enfants. Il démontre l’ignorance dans laquelle sont les adultes de ce qu’est la parole d’un enfant. Et leur ignorance plus grande encore de ce qu’est cette parole quand l’enfant qui l’énonce a été soumis à l’impensable destruction psychique que constitue pour lui un abus sexuel ou – pis encore, si c’est possible – un inceste.8»

Prendre en considération la parole de l’enfant consiste en effet à tenir cette parole pour sérieuse afin de co-construire en fonction de ses dires. C’est aussi prendre le risque de devoir faire avec et d’endosser, en tant qu’adulte, la charge que l’enfant ne saurait soutenir. L’adulte ne pourrait se défaire de mots trop encombrants, envahissants et qui le mettraient en devoir d’agir. Il peut alors paraître plus simple d’user de son autorité et de mettre fin à un éventuel dialogue sur une situation donnée. J’y reviendrai.

Ce que Do (chapitre 5) met aussi en lumière, ce sont les m